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Souvenirs Guyanais : les tortues marines dans la tradition linguistique Kali'na

Dernière mise à jour : 9 août 2022

Saviez-vous que les indiens Kali’nas, dans leurs berceuses, font référence à leurs enfants tels des bébés tortues waya:minĝ membo ? Des bébés qui doivent apprendre à survivre sans leur mère, comme le font les tortillons à peine sortis de leur nid affrontant les dangers de la plage et des océans. Ou encore, que, sur le ton de la blague, les pêcheurs disent reconnaitre les œufs portant des individus mâles à leur forme oblongue (on se gardera de supposer pourquoi !) tandis que ceux portant des femelles seraient plutôt sphériques ?


La tradition Kali’na s’est enrichie du contact avec les tortues marines (nommées de manière générale kada:lu en langue kali’na). C’est ce qu’ont découvert, il y a plus de 40 ans, le zoologiste français Jacques Fretey, spécialiste mondialement reconnu des tortues marines, et la linguiste Odile Renault-Lescure, ayant notamment travaillé à l’étude des langues amérindiennes de Guyane. Lors d’un voyage à la découverte des Kali’nas guyanais des régions de Mana et Iracoubo (voir sites A et B sur la carte de la Guyane ci-dessous), ils ont pu comprendre, parmi d’autres questionnements, les liens que ces derniers ont tissé avec ces étonnants animaux qui nous passionnent.


Les tortues imprègnent la croyance populaire, jusqu’à définir la cosmogonie de certaines cultures. C’est le cas par exemple pour la tortue Kurma, 2nd avatar de Vishnu dans la tradition Indienne et Tibétaine, portant sur sa carapace le mont Mandara, l'axe du monde soutenant l'Univers (tradition reprise bien plus tard par Terry Pratchett dans ses Annales du Disque-Monde avec sa tortue A’tuin).


Les Kali’nas, au contact avec ces animaux, n’ignorent rien de la présence et de la diversité des tortues. Ces animaux habitent leur langue, leurs traditions culinaires, leur artisanat, leurs contes et légendes. En somme, leur quotidien.

Ci-dessus : Kurma la tortue, figure cosmogonique essentielle de l'indouisme


En langue Kali’na, la tortue marine se nomme donc kada:lu, même si la langue utilise également ce terme pour désigner les seules tortues vertes (Chelonia mydas). Par métonymie, il en vient alors à désigner l’ensemble par un morceau du tout. Toutefois, ne nous y trompons pas : les kali’nas possèdent des termes pour désigner chacune des espèces de tortues marines qu’ils rencontrent : la tortue olivâtre (Lepidochelys olivacea) sera connue sous le terme de kula:lasi, et la tortue luth sera nommée kawa:na. Et c’est là que les langues s’entremêlent en une amusante et étonnante anecdote : si kawa:na désigne la tortue luth, il est à noter que c’est ce terme qui est à l’origine du terme « caouane » de la tortue caouanne en français (Caretta caretta).


Toutefois, les Kali’nas ont bel et bien un terme pour nommer la tortue caouanne : Ta:le:ka:ya. Évidemment ! Pourquoi les Kali’nas emprunteraient-ils un terme étranger pour désigner leur faune autochtone ? Eh bien… ils le font également ! Puisqu’il est à noter que le vocable karèt’ tend à désigner toute tortue marine autre que la tortue luth (kawa:na, rappelez-vous). Lequel terme, karèt, est vraisemblablement emprunté au latin caretta, utilisé en français pour désigner le genre ainsi que l’espèce de notre tortue caouanne. Donc, karèt’, pourra indifféremment désigner une tortue imbriquée (Eretmochelys imbricata) ou encore une tortue verte, par exemple. Laquelle tortue verte, nommée kada:lu, souvenez-vous, désigne aussi de manière générale toute les tortues marines… y compris la tortue luth… que ne désigne pourtant pas karèt’ !! Vous suivez toujours ?? :)


à gauche : Tortue verte kada:lu (crédit : A. Sacchettini) - au centre : Tortue luth kawa:na (crédit : V. Bergthold) - à droite : Tortue olivâtre kula:lasi (crédit : K. Chkioua)


Cet imbroglio linguistique traduit en réalité toute la richesse lexicale de la langue kali’na pour désigner un animal qui habite leur quotidien. Et qui témoigne donc du mode de vie de ces populations. Et justement : si ce mode de vie vient à changer, c’est le champ lexical et la richesse du vocabulaire qui tendent également à changer. C’est ce que relèvent Jacques Fretey et Odile Renault-Lescure : si le vocabulaire et sa richesse étaient toujours présents dans les années 70 parmi les Anciens, les plus jeunes générations ont vu ce bagage linguistique kali’na s’estomper, et même s’« appauvrir », pour reprendre le terme utilisé dans la publication d’origine, au profit des vocabulaires français et créole. Les auteurs mettent en avant un « contact plus lâche avec la nature », mais aussi, et surtout, le rôle et l’impact de l’acculturation (en évoquant notamment les « homes », ces internats tenus généralement par le clergé français, lesquels ont pu « agir sans entraves sur la pensée et la sensibilité » des jeunes kali’nas, pour reprendre à nouveau les termes de l’article d’origine).


Et si vous souhaitez en apprendre davantage sur le vocabulaire Kali’na relatif aux tortues (comment dit-on « nageoire », « carapace » ou encore « écaille » en Kali’na ?) nous vous invitons à jeter un œil à la publication originale (1978) !


A très vite :)


A suivre : « Souvenirs Guyanais : les tortues marines dans la tradition culturelle et artistique Kali’na »

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