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Mais que deviennent les petites tortues luths après leur émergence ?


En Guyane, la tortue luth est un emblème. Nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui se rejoignent la nuit ou au petit matin pour observer la ponte de ces tortues sur les plages du Péyi dès février, pour les plus précoces, du côté des plages de l’ouest, et mars/avril dans l’est. Beaucoup de celles et ceux qui liront ces lignes auront le sentiment d’être familiers avec cet étonnant animal. Mais à y regarder de plus près, connaissons-nous vraiment cette espèce ? Lors de ces tant attendues observations annuelles, ce n’est finalement qu’une fraction des tortues luths qui se présentent à nous: des adultes, et des femelles uniquement. Mais qu’en est-il des autres individus ? Et en particulier de ces minuscules tortues (Fig.1), issues de ces si précieux œufs que ces courageuses tortues luths sont venu déposer dans le sable des plages…

Figure 1 : tortillon de tortue luth en route vers

son avenir (Crédit: Antoine Baglan)


60 à 70 jours après la ponte, c’est l’émergence. Les petites tortues luths entament alors une frénétique course jusqu’à la mer. Une fois dans l’eau, un long et mystérieux voyage les attend. Mystérieux ? En effet, car on ne sait finalement que peu de choses des premiers mois de la vie de ces jeunes tortues. Où vont-elles ? Qu’est ce qui conditionne leurs déplacements ? A quel rythme ? Quels sont les éléments qui façonnent leur survie, ou au contraire leur mortalité ? Autant de questions auxquelles Gaspar, Candela, et Shillinger tentent d’apporter des réponses au sein d’un article scientifique publié le 18 octobre dernier, dans lequel le focus est fait sur la population de tortues luths dite Nord-Ouest Atlantique (NWA).

Figure 2 : les 5 groupes constituant la population NWA de tortues luths (Source : Gaspar et. al)


« Nos » tortues luths appartiennent à cette grande population. A ce groupe guyanais, s’ajoutent également d’autres groupes définis en fonction de leurs sites de ponte (Fig.2) : le groupe Trinité-et-Tobago (TRI), le groupe Sud-Ouest caribéen (WCA) comprenant les tortues luths nées le long des côtes du Honduras, du Costa-Rica, du Panama, et de la Colombie, le groupe Nord-Est caribéen (NCA)

comprenant Saint-Croix, Porto Rico, et un ensemble d’îles de la région, le groupe floridien (FLA) le long des côtes de la Floride aux Etats-Unis … et donc, le groupe guyanais (GUI). Il fut un temps où cette grande population NWA était prospère et en bonne santé. L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature la classait, lors de la révision des statuts de sa liste rouge de 2013, « LC ». Pour « least concerned ». Préoccupation mineure. Mais ça c’était avant… En 2019, la population de tortues luths Nord-Ouest Atlantique a été reclassée « EN », pour « en danger ». Un danger d’extinction en réalité grandement issu de la raréfaction du groupe guyanais GUI (rappelons notamment que sur les 10 dernières années les pontes de tortues luths en Guyane ont diminué de près de 97% ; un nombre dramatique qui a conduit les membres du Réseau Tortues Marines Guyane à alerter les décideurs de ce déclin via la rédaction d’une motion). Que ce soit donc du point de vue de la science fondamentale ou des sciences appliquées, et en particulier la biologie de la conservation, il est indispensable d’en apprendre davantage sur le devenir des tortues luths et combler le vide qui existe dans notre compréhension des stades précoces de la vie de ces animaux. Et c’est là qu’interviennent l’informatique et les mathématiques !


Suivre les déplacements des adultes, on sait faire. De nombreuses et régulières expériences de balisage de ces animaux sont réalisées. Leurs mouvements sont alors suivis par télémétrie satellite ou encore par la recapture des tortues marquées. Mais lorsqu’il s’agit d’un bébé tortue, c’est bien différent (on imagine difficilement poser une balise ARGOS sur un petit tortillon de seulement quelques cm !). Pour « connaitre » le déplacement de ces très jeunes tortues, il faut ruser: la modélisation informatique permet de simuler ces déplacements. A l’aide d’un fantastique outil nommé STAMM. STAMM, c’est un modèle mathématique permettant de simuler les déplacements individuels des juvéniles de tortues marines en mer, en fonction des courants océaniques et des décisions de nage de l’animal gouvernées par le besoin de trouver de la nourriture et des eaux dont la température est accueillante. Pour parvenir à reproduire artificiellement ces mouvements en mer il est nécessaire de connaitre de nombreux facteurs liés en particulier aux courants marins. Pour cela, l’équipe a utilisé les données issues de 7 années de suivis réguliers des courants, de la température de surface, et de la salinité, opérés par satellite et prélèvement in situ dans la Grande Caraïbe entre 2002 et 2008. Avec ces données, il est possible de connaître (plus ou moins) quels sont les variations de courants ainsi que la quantité de nourriture disponible pendant cette période (Fig.3). Et ces conclusions ont été extrapolées pour savoir ce qu’il en est sur une durée de 18 ans (durée totale de la simulation). Tout ce qu’il faut pour « savoir » où vont les juvéniles de tortues luths, à quel rythme, et quel est leur taux de survie en fonction de ces déplacements. STAMM fonctionne pour toutes les espèces de tortues marines, mais l’équipe de chercheurs a ici utilisé une variation propre à la tortue luth.

Figure 3 : carte schématique de la circulation de surface dans la Grande Caraïbe

(les zones colorées donnent la moyenne de la vitesse des courants marins en mètres/seconde sur la période analysée) (Source : Gaspar et. al)


Pour disposer d’une variabilité suffisante, ces déplacements ont été simulé à partir de 5 années différentes d’émergence (de 2002 à 2006 inclus) et de 9 sites de ponte différents répartis dans toute la région de la Grande Caraïbe (Tab.1) incluant les 5 groupes constitutifs de la population NWA. Ce sont donc 5 x 9 = 45 simulations qui ont été réalisées. 5000 individus ont été incorporés dans la modélisation, pour une année donnée et un site de ponte donné.


Tableau 1 : Sites de ponte utilisés pour la simulation (Source : Gaspar et. al)


La modélisation a rendu son verdict :


• Les juvéniles des 5 groupes se dispersent tous en direction du Nord, et empruntent globalement 2 routes : la route « Caribéenne » en mer des Caraïbes et dans le Golfe du Mexique, et la route « Atlantique » à l’est des Antilles et des Bahamas. Les individus des groupes GUI et TRI font un usage équilibré des 2 routes, alors que les groupes WCA et FLA utilisent quasi exclusivement la route Caribéenne, et NCA la route Atlantique.


• Les juvéniles de tortues marines sont sensibles à la température de l’eau. Si cette température est trop basse (en dessous de 23° environ), et pendant trop longtemps, les individus ne survivent pas. D’après la modélisation cette mortalité touche surtout les groupes ayant emprunté la route caribéenne. Passé le 1er hiver, et alors que les tortues ont atteint l’Europe et l’Afrique du Nord, le taux de survie augmente drastiquement et se stabilise, selon le modèle (évidemment le modèle ne prend pas en compte toutes les autres menaces potentielles !).


• La mortalité induite par la température semble être surévaluée (jusqu’à plus de 85% de mortalité pour le groupe FLO, lors du 1er hiver ! Cette donnée ne colle pas: si elle était correcte il n'y aurait plus de groupe FLO !): les scientifiques donnent un début d’explication en avançant l’idée que nous sous-estimons les capacités de survie des tortues luths face aux basses températures, mais aussi et surtout qu’il existe des zones de « rétention » (Fig.3) des jeunes tortues: dans le Golfe du Mexique et au niveau de la zone de courants circulaires (appelée "gyre") le long du Panama et de la Colombie, les tortues rencontrent des courants marins particuliers qui les « emprisonnent » un certain temps avant de les voir reprendre leur route vers le Nord. Pendant cette durée (quelques semaines), les juvéniles grandiront et gagneront des forces au sein d’un milieu riche en nourriture. Selon une hypothèse de plus en plus largement admise, les tortues se souviendront de ces zones accueillantes et y reviendront se nourrir une fois adultes.


Evidemment, ces conclusions ne sont pas des fins en soi: de nombreuses zones d’ombre existent encore. Les auteurs précisent notamment que leurs modélisations vont continuer, avec l’apport de données plus fines. Le but : s’approcher au plus près de la réalité. Il faut bien ça pour percer les secrets de la tortue luth, et mieux la protéger !


Gaspar, Candela, & Shillinger (2022). Dispersal of juvenile leatherback turtles from different Caribbean nesting beaches: a model study. In Frontiers in Marine Science.


2022_Gaspar et al_Dispersal of juv DC from caribbean nesting beaches
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